Violaine de Marsangy

La loi du tapage/Interview de Bernard Kouchner

Les crises humanitaires ne sont pas toutes accueillies de la même façon par le public. Les catastrophes naturelles, comme le tsunami, provoquent de l'émotion en Occident en raison des images spectaculaires qu'elles véhiculent, mais aussi parce que nous nous sentons concernés. En revanche, les crises politiques complexes, dans des pays méconnus comme le Darfour, au Soudan, parviennent plus difficilement à susciter l'intérêt. « Certaines causes sont populaires, d'autres non, c'est une alchimie mystérieuse », explique Bernard Kouchner.
La loi du tapage/Interview de Bernard Kouchner
Pourquoi, selon vous, les médias se mobilisent-ils davantage pour les catastrophes naturelles, comme le tsunami ou Katrina, que pour des crises comme celle au Niger ou au Darfour ?

Parce que ces dernières sont moins spectaculaires. Ces crises sont peu couvertes, car il y a moins d'images. Sans images, il n'y a pas d'indignation, et sans indignation il n'y a pas d'opération d'envergure. Au Niger, la population mangeait peu, les troupeaux étaient décimés, mais on ne mourrait pas. On disait alors que ce n'était pas une famine mais une crise alimentaire. Mais beaucoup d'enfants mourraient. Est-ce qu'on doit laisser des enfants mourir ? Puisque les femmes nigériennes ont en moyenne huit enfants, certains pensent qu'elles peuvent en perdre un. Le public n'a commencé à s'indigner qu'à partir du moment où il y a eu des images. Heureusement, en France, Action contre la faim et Médecins sans frontières ont fait un battage médiatique. C'est la loi du tapage. Si les gens ne savent pas, vous ne pouvez pas leur reprocher de ne pas s'indigner. En revanche, quand ils le savent, il y a malheureusement des indignations sélectives.
 
Qu'entendez-vous par « indignation sélective » ?

Pourquoi s'est-on indigné pour le tsunami ? Notamment parce que des Européens y ont trouvé la mort. Pourquoi le Darfour est-il resté dans l'oubli ? Parce que cette crise a été jugée incompréhensible par le public. Le Soudan n'est pas une ancienne colonie française mais anglaise, et le gouvernement soudanais faisait régner la charia... Tout cela diminue l'intérêt des Français. Certaines causes sont populaires, d'autres non, c'est une alchimie mystérieuse qui se joue sur plusieurs éléments, comme la religion, l'économie, les violations des droits de l'homme, la réputation d'un pays, son accès, la connaissance que nous en avons, son attrait touristique... Prenez la Tchétchénie par exemple : on massacre complètement les Tchétchènes, mais personne ne s'en préoccupe parce que nous sommes des amis de Poutine et qu'en plus s'y mêle le terrorisme. Cela n'en fait pas une cause populaire.
 
Que faire alors pour que le public s'implique plus ?

Il faut que le monde change. Il est nécessaire de mettre au point une politique et une action communes entre pays pauvres et pays riches. Nous devons avoir sans cesse la main tendue vers eux et eux doivent apprendre de nous. Pour cela, je propose un service civique et humanitaire obligatoirement proposé aux Français. Ces derniers auront ainsi la possibilité d'apprendre par eux-mêmes et non plus par la télévision. Nos seniors pourraient aussi être employés à former les personnes. Et puis, il faut bien sûr un budget européen plus élevé.
 
Crédit Photos : Benjamin Horvais

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